De l'adolescence à la vie d'adulte C'est bien connu, une dépendance est une façon de compenser: on remplace une chose manquante par une autre afin de retrouver un certain équilibre. La personne dépendante affective éprouve un besoin vital de l'autre pour avancer dans l'existence. Elle demeure incapable de vivre selon ses envies ou ses besoins et agit seulement en fonction du comportement de son partenaire (Lowenstein, 2005).
Avec l'adolescence coîncide le début des relations amoureuses, et il est important que les jeunes vivent leurs premières amours dans un climat épanouissant et sain. La dépendance affective ne favorise malheureusement pas les relations harmonieuses. Aussi, la connaissance de la dépendance affective et se ses conséquences pourrait grandement aider les jeunes dans leur vécu amoureux. D'ailleurs, ce thème qui touche la vie affective et amoureuse doit impérativement s'intégrer dans un débat de jeunes chrétiens (aumôneries et mouvements de jeunes).
Donner la parole aux jeunes dans nos diocèses est une priorité pastorale. Les faire réfléchir sur leur fonctionnement par rapport à leur consommation (tabac, alcool ou drogue) ou leur comportement (afectif ou sexuel) sans oublier Internet est une urgence. Des mots comme chasteté ou fidélité ne doivent pas être bannis du vocabulaire de notre catéchèse des jeunes.
AMOUR OU DEPENDANCE ?
Etablir la distinction entre amour et dépendance est fort pertinent. Est-il amoureux ou dépendant celui qui, une heure durant, attend sa copine pour faire avec elle le chemin du retour ? Est-elle amoureuse ou dépendante celle qui, pour faire plaisir à son partenaire et le séduire, se fait teindre en blonde ?
Bien sûr, l'adolescent et l'adolescente dépendants affectifs aiment leur partenaire. Il l'aiment avec passion, l'idéalisent, l'idolâtre même, et feraient tout pour ne pas le perdre car toute leur vie gravite autour de leur couple (Dallaire 2000).
En fait, un seul élément qui nous distingue l'amour de la dépendance : la souffrance (Luria, 1997)
Et cette souffrance s'insinue dès que l'adolescent commence à tout accepter et à "s'oublier" dans la relation au profit de l'autre. La dépendance devient malsaine lorsque la relation occupe toute la place et que, malgré la douleur et la souffrance éprouvées, on retourne après chaque peine, vers la personne qui nous fait souffrir (Senk 1997). Cette personne à laquelle on s'accroche a le pouvoir de calmer notre angoisse et notre douleur intérieure et nous procure cette illusion de bien-être qui nous manquait (Lemay 1997). Dès lors, un cercle vicieux se dessine : l'illusion du bien-être nous contraint à retourner sans cesse vers la source de notre souffrance.
LA DEPENDANCE AFFECTIVE EST PLUS REPANDUE QU'ON LE PENSE
Le dépistage du phénomène de la dépendance affective est difficile puisque l'adolescent dépendant se ment à lui-même : lorsqu'on le confronte à son comportement, il le nie, le justifie vainement ou accuse l'autre d'être responsable de sa conduite. De même il peut aussi laisser croire que ses actes passent inaperçus (Senk 1997) ou qu'il s'adapte à la situation. Pourtant, la dépendance est bien ancrée et peut parfois le pousser, malheureusement à commettre des gestes violents contre lui-même ou contre l'autre. 
L'ADOLESCENT DEPENDANT ET SON COMPORTEMENT
Comme nous l'avons mentionné, il peut-être difficile de prime abord de distinguer clairement une attitude amoureuse d'une dépendance affective. Tout se joue sur la fréquence, l'intensité, le sentiment d'impuissance, l'oubli de soi, voire la souffrance réelle que provoquent le manque et le besoin de l'autre. Certaines attitudes ou certains comportements s'avèrent des indicateurs fiables de la dépendance affective.
Voici le témoignage de Lucie :
Je suis tombée amoureuse de Vincent à 16 ans, il avait le même âge que moi. Lui aussi était très amoureux. Il était doux et gentil. Très vite je me suis aperçue d'un problème concernant notre relation. Il voyait en moi un être merveilleux, ce que j'avoue était très agréable et me flattait. Très vite je me suis cela devenait chez lui une obsession. Il me prenait en photo sous toutes les coutures. Il me disait que j'étais son idole, sa reine. Il se demandait régulièrement si je ne ressentais pas la même chose pour lui. Il essayait de faire des portraits de moi alors qu'il n'avait pas de don particulier pour le dessin. Il parlait de moi à mes copines comme si j'étais une déesse. Un moment se fut insuportable. J'avais à peine 16 ans. Je l'ai quitté. Ce fut pour lui et pour moi un grand déchirement.
C'est évident, Vincent avait un comportement de dépendant. Classique chez les adolescents, il nous montre qu'il a sûrement une mauvaise estime de lui. Il ressent un vide intérieur qu'il tentera de dissimuler par l'admiration portée à Lucie. Il n'existe que pour elle. Par la suite, il risque de se jeter dans les bras de la première personne venue , parce qu'enfin quelqu'un s'intéressera à lui.
Il existe de nombreux témoignages d'adultes en souffrance à ce sujet qui ont connu la même situation de Vincent quand ils avaient son âge.
Voici le témoignage de Jordan :
J'étais fou amoureux de Christelle. Nous avions 17 ans. C'était mon premier amour. Elle faisait de moi ce qu'elle voulait. Je n'étais jamais en désaccord avec elle et elle en profitait. J'aurai tout fait pour lui plaire et elle le savait très bien. J'étais un vrai toutou comme on dit. Je la suivais partout où qu'elle aille. C'était devenu chez moi une obsession et je ne m'apercevais de rien. Même mes parents ne se doutaient de rien. Puis au bout de deux ans, Christelle m'a quitté. Tout s'est écroulé.
Jordan avoue dans ce petit témoignage sa dépendance et il le dit très bien : "j'étais son toutou".
Le dépendant ne veut pas déplaire, il accepte tout de son partenaire. Il est d'accord sur t out et il n'exprime aucun désaccord. Un grand nombre d'adolescents dépendants ont peur d'être abandonnés, c'est sûrement le premier symptôme reconnu de la dépendance affective.
AUTONOMIE ET DEPENDANCE A L'ADOLESCENCE La dépendance affective plonge ses racines dans deux contextes différents qui peuvent entraver le développement de l'enfant ou de l'adolescent. Ainsi le contexte familial constitue souvent un élément déclencheur à l'acquisition progressive d'une comportement de dépendance. Dans une famille où violence physique et violence psychologique se côtoient, le jeune éprouve bientôt un sentiment de honte car il se croit responsable de la situation (Campeau 1989). Il se persuade graduellement qu'il ne mérite pas d'être aimé et adoptera des comportements de dépendance pour chasser ce sentiment. Malheureusement, cette perception biaisée persiste à l'adolescence et provoque soit des idées de fugue ou de rêveries, soit des comportements de sauveur ou encore de boufon de classe.
La dépendance peut ailleurs apparaître à l'adolescence. On sait qu'à cette période, le jeune ressent le besoin d'affirmer son indépendance, et ce, dans tous les domaines de la vie : le travail, études, sexualité (Dolto,1988; Matteau, 1999). Ce processus ne signifie pas que les ponts sont coupés entre le jeune et sa famille, mais bien qu'il acquière une certaine autonomie émotionnelle. Selon que ce stade est vécu positivement ou négativement, l'adolescent développera soit l'autonomie, soit la dépendance affective.
Les garçons et les filles éprouvent ce désir d'autonomie. Toutefois, ils l'éprouvent à des périodes différentes et avec une intensité différente (Geuzaine 2000). Ainsi, pour les filles, le fait d'être émotionnellement proche de ses parents s'avère bénéfique au développement de son autonomie. Ce n'est par forcément le cas chez les garçons, dont l'acquisition de l'autonomie, socialement valorisée, se manifeste beaucoup plus tôt que chez les filles. Cette différence serait attribuée au fait que l'expression des émotions et l'entretien de relations significativessont davantage encouragés chez les filles (Bornstein et al, 1993).
Ce processus de développement de l'autonomie sera d'autant probant si les parents et les éducateurs encouragent les réussites, les décisions et les initiatives de l'adolescent. D'ailleurs, l'adolescence étant une période où l'estime de soi est fragile, il importe d'autant plus de valoriser les comportements autonomes. Car un adolescent ayant une faible estime de lui-même aura davantage tendance à construire des relations amoureuses centrée sur la dépendance affective ou sexuelle (Duclos et al, 1995).
QUAND DEPENDANCE RIME AVEC VIOLENCE
Dans certains cas, la dépendance affective s'exprime par des gestes de violence tant physiques que verbaux. D'ailleurs, certaines caractéristiques de la dépendance affective alimentent la violence. D'abord, les adolescents dépendants affectifs semblent éprouver des difficultés à communiquer (Campeau, 1990). S'affirmer, savoir dire non, émettre son opinion sont des aptitudes qui font souvent défaut à ces jeunes. Ainsi, au lieu de demander, ils supplient ; au lieu d'exprimer leurs émotions, ils mentent ; au lieu de s'affirmer, ils blâment ou menacent les autres.
"C'est de ta faute, je t'avais averti de ne pas faire ça!"
Certains adolescents dépendants ressentent un besoin de pouvoir exagéré. Ils sont incapables de laisser les événements suivre les cours ou de laisser les personnes de leur entourage agir de leur propre chef, car la crainte d'un drame les ronge constamment. D'ailleurs, un adolescent dépendant ne se considère jamais responsable d'une rupture ; ce n'est jamais de sa faute ! Et si par malheur une rupture a lieu, il aura une grande difficulté à s'en remettre. Ainsi, pour s'assurer de son pouvoir e
t du maintien de la relation, l'adolescent dépendant culpubalise l'autre , le menace, le domine, le manipule et parfois, recourt à la force.
La dépendance affective peut se transformer en jalousie, en possessivité (Dallaire, 2000), et même en obsession (Charpentier,1994). Ce que l'adolescent dépendant veut à tout prix éviter, c'est la rupture parce qu'il à la certitude qu'elle lui sera fatale. L'adolescent dépendant pense qu'un drame peut survenir dans la relation amoureuse de tout moment, il nourrit à cet égard des peurs exagérées, des angoisses et des scénarios fantaisistes. Il tente bien quelques stratégies pour reconquérir l'autre, mais celle-ci "l'étouffent" plus qu'elles ne le séduisent. L'adolescent utilise alors l'indifférence, le chantage et, parfois même, les menaces de suicide. En dernier recours, il exprime sa frustration par la violence physique afin de dominer l'autre (Dallaire 2000).
L'adolescent dépendant perd peu à peu la maîtrise de son comportement (Campeau, 1990). Il peut faire des scènes et de se ridiculiser face au groupe d'amis. Il peut aller jusqu'à commettre des actes extrêmes et impulsifs contre lui-même, contre l'autre ou contre une personne qu'il surprend en compagnie de l'autre(Charpentier 1994). Ces comportements impulsifs pourraient même mettre en danger non seulement sa propre vie, mais également celle de l'autre.
COMMENT PEUT-ON EN ARRIVER LA ?
Il semble donc que notre perception de l'amour puisse nous mener à la dépendance affective. Et ce phénomène se complique à la faveur de la période trouble et difficile de l'adolescence. Puisque les adolescents en sont au début de leur vie amoureuse, les élans vers l'autre sont intenses et nobles, la présence de l'autre leur semble indispensable et les gestes amoureux sont nécessairement généreux. Il faut donc susciter la réflexion quant aux différences entre l'état amoureux et la dépendance affective. Voici quelques-unes des croyances qui mériteraient d'être discutées avec les jeunes, en apportant évidemment les nuances qui s'imposent.
LES MYTHES DE L'AMOUR
J'ai besoin de me sentir nécessaire à quelqu'un pour me sentir aimé.
Il faut essayer de reconquérir le partenaire perdu en continuant de l'aimer.
Si je souffre et me sacrifie pour l'autre, je serai digne de son amour.
En amour, je dois donner toute la place à l'autre.
Pour ne plus me sentir déprimé, je compense en cherchant des amours passagères.
S'il n'y a pas de passion, ce n'est pas de l'amour.
Si je commets une erreur, je ne serai pas aimé de mon entourage.
Je prends le maximum de torts dans une discussion ainsi j'évite les conflits.
L'amour viendra à moi parce que j'y mets de l'effort.
Une bonne façon d'être aimé, c'est de rendre service.
Je ferais n'importe quoi pour éviter que mon couple de brise.
L'amour peut tout arranger.
QUELQUES CONSEQUENCES SUR LA SANTE
Parce qu'ils ont de la difficulté à reconnaître leurs besoins émotifs et physiques, les adolescents dépendants affectifs ne sont pas l'abri de maladies physiques et psychologiques (Campeau, 1991). Ils éprouvent de nombreux troubles physiques causés par le stress et l'angoisse. De plus, la dépendance affective se double fréquemment d'une autre dépendance telle que l'alcool, la drogue, la boulimie, etc. A ces dépendances peuvent également s'ajouter la dépression, les idées suicidaires ou les phobies. Enfin, la dépendance sexuelle peut revêtir une forme obsessive.
LA DEPENDANCE SEXUELLE SOUS UNE FORME OBSESSIVE
L'adolescent dépendant affectif a besoin de la relation amoureuse pour se définir, il ressent aussi le besoin de fusionner avec l'autre. Cette fusion, il la vit à travers sa sexualité. Et son désir sexuel est exalté chaque qu'il fait l'amour, car il a alors moins peur de perdre l'autre, du moins durant quelques heures (Dallaire 2000).
Mais si l'adolescent dépendant n'a personne dans sa vie, il peut en arriver à pratiquer de façon répétitive, pour calmer ses angoisses et combler son vide intérieur, d'autres formes d'activité sexuelle : la masturbation, le cybersexe, le voyeurisme, la prostitution, voire les agressions sexuelles ou les abus (Lemay 1997).
Dans certains cas, c'est une forme obsessive que se manifestera la dépendance sexuelle (Lemay 1997). Il semble qu'un schéma récurrent se dessine : l'adolescent éprouve de l'ennui, de l'angoisse, de la solitude, et ressent le besoin d'échapper à ce sentiment (Potvin 1998). Ensuite, l'idée d'une activité sexuelle se présente à son esprit et devient envahissante ; le fantasme prend forme et le plaisir retiré de ce fantasme a un effet calmant sur l'angoisse et pousse l'adolescent à passer aux actes. La gratification obtenue contribuera à la répétition de l'acte. Ces obsessions sexuelles sont, pour l'adolescent dépendant, totalement incontrôlables.
La dépendance sexuelle affecte autant les garçons que les filles, mais elle semble moins fréquente chez les filles (Potvin 1998). Cela s'explique peut-être par le fait qu'une sexualité très active chez les garçons est valorisée par les pairs, tandis que ce même comportement est condamné chez les filles. Pour l'adolescente, la dépendance sexuelle de manifeste plutôt par la recherche de tendresse et d'attention dans la relation sexuelle. Quant aux garçons, la dépendance sexuelle aurait pour fonction de diminuer les frustrations, d'évacuer le stress et de dissiper les conflits.
LOWENSTEIN William, 2005 "Ces dépendances qui nous gouvernent". Calmann-Lévy.
MEQ - Ministère de l'Education Québécoise
DALLAIRE Yvon 2000, "Dépendance ou dominance affective" Corps et âme N°8 p11-
LURIA Anne (1997) "Amoureux ou dépendant affectif", Psychologie N°151 p.42-43
SENK Pascale 1997, "Etes vous une personnalité dépendante ?", Psychologie N°151 1997 p.17-18
LEMAY Anne 1997, "La dépendance affective et sexuelle a t-elle un sens ? revue sexologie N° 5 p.161-162
CAMPEAU Nathalie, 1989 "La dépendance affective" L'intervenant volume 5 N°4 p.14
GEUZAINE Caroline, Marianne DERBY et Vinciane LIESENS (2000) Separation from parents in late adolescence Vol 29 N°1 p, 79-91
BORSTEIN Robert F et al, (1993) "Sex differences in dependency. Vol 61 N°1 p,169-181.
DUCLOS Germain, Danielle LAPORTE et Jacques ROSS (1995) Besoin défis et aspiration des adolescents. p 412